Le livre du mois : « L’inconnu de la poste » de Florence AUBENAS

Le livre du mois : "L'inconnu de la poste" de Florence AUBENAS

Publié aux éditions L’olivier

D’abord connue en 2005 comme otage en Irak durant cinq mois, Florence Aubenas, journaliste au Monde, après sa libération, accède à la notoriété, en tant qu’auteur à succès de livres directement liés à l’actualité notamment, La méprise,  l’affaire d’Outreau et le Quai de Ouistreham, où elle nous décrit de l’intérieur la situation des précaires. 

Dans son nouveau roman, L’Inconnu de la poste, Florence Aubenas se penche sur un fait divers réel et tragique, l’histoire vraie d’un crime, celui de Catherine Burgot , l’employée du bureau de poste, tuée de 28 coups de couteaux dans un petit village de l’Ain, le 19 décembre 2008.

Florence Aubenas a mené une enquête sur le lieu du drame, elle a rencontré la plupart des protagonistes de cette mystérieuse affaire. Elle a enquêté pendant sept ans, pour analyser l’ensemble des circonstances du crime, avant d’écrire ce roman qui se lit comme un polar à la Simenon. Son récit nous entraîne bien au-delà du fait divers. En empathie avec les personnages qu’elle a côtoyés pour la plupart, elle donne à son roman une dimension humaine et sociale qui en fait tout l’attrait.

Le lieu du meurtre, Montréal la cluse, village situé dans l’Ain entre les montagnes, au bord du lac de Nantua. Autrefois village étape, pour les voyageurs allant en Suisse ou en Italie, Montréal-la-Cluse s’est trouvée exclue des circuits touristiques depuis la construction de l’autoroute. La région s’est alors spécialisée dans le plastique, seule activité importante du coin. On l’appelle «  la plastic valley ».Le village s’endort doucement et les commerces ferment l’un après l’autre. Le village se situe aussi sur la route des trafics de drogue entre France, Suisse et Italie.L’auteur nous plonge dans l’univers des protagonistes de cette mystérieuse affaire.

Catherine Burgot, la victime, légèrement bipolaire, est la fille unique d’un adjoint au maire pour qui elle est le centre du monde. Le petit bureau de poste est le lieu de rendez- vous des copines (on n’a pas l’air d’y travailler beaucoup). Catherine est en train de divorcer d’un mari jaloux et vit difficilement cette situation. Tout ce petit groupe refait le monde tous les matins.

Lorsque l’enquête commence, le mari jaloux est le premier soupçonné mais il a un alibi. Tous les soupçons se portent alors sur le marginal du coin, Gerald Thomassin qui s’est installé depuis peu dans le village, dans un petit appartement qu’il appelle « la grotte », juste en face du bureau de poste et qui passe son temps avec deux marginaux prénommés Tintin et Rambouille. Il dit être acteur mais ce qu’il raconte sur son passé n’est pas très clair et à peine crédible. Florence Aubenas qui est entrée en contact avec lui et l’a longuement côtoyé, confirme au cours du récit qu’il a été acteur dans un film de Jacques Doillon « Le Petit Criminel »et qu’il a reçu un César à seize ans.

Soupçonné par toute la population et notamment par le père de la victime à qui il faut un coupable à tout prix, il est emprisonné en 2013, sous le régime de la détention préventive malgré l’absence totale de preuves. Il est libéré 3 ans après alors que le procès n’a pas encore eu lieu.

Le célèbre avocat DUPONT MORETTI, en personne, intervient pour défendre le présumé coupable et s’oppose aux notables locaux.

En 2018, la police arrête un nouveau suspect dont l’ADN correspond à celui laissé sur la scène du crime, ce qui est de nature à innocenter Gérald Thomassin. Mais, nouveau coup de théâtre, alors qu’il était convoqué à une confrontation judiciaire, le 29 août 2019, il a disparu pour ne plus jamais réapparaître. Sa trace s’est perdue dans un train reliant Rochefort à Nantes.

Sous la plume de Florence Aubenas, les personnages de ce tragique fait divers, deviennent fascinants. 

Le héros principal, tout d’abord, est déconcertant du début à la fin du récit. Sous l’emprise de la drogue et de l’alcool, on le devine déchiré et meurtri par la vie. Il partage avec ses deux copains alcool et héroïne et néglige complètement sa carrière d’acteur qui aurait pu l’aider à s’en sortir. Il dépense ses cachets aussitôt qu’il les reçoit, fait la manche et vit du RSA.

Catherine Burgot est également un personnage attachant et complexe .Fille d’un notable local, à qui elle doit sa situation, elle est assassinée à 41 ans alors qu’elle a 2 enfants et qu’elle attend son troisième. Soucieuse de ses tenues, toujours très classe (elle assortit la laisse de son chien à la couleur de son manteau) elle paraît fragile et un peu perdue.

Il ne faut pas oublier le père de Catherine qui, dévasté par le crime, se focalisera d’emblée sur Gérald Thomassin.

Le décor, le contexte social de ce coin coupé de tout est décrit avec minutie. C’est le portrait d’une certaine France, celle des campagnes abandonnées, envahies par l’ennui « où dans la salle de repos, les minutes fondent doucement dans les tasses à café ». 

On peut voir dans ce livre, une critique de la justice qui n’hésite pas à emprisonner sous la pression populaire, sans aucune preuve, un homme pour le libérer trois ans après. On est surpris aussi par la lenteur de la procédure. L’instruction s’est déroulée durant des années si bien que plusieurs protagonistes ont disparu. 

L’accusé, lui, s’est évanoui dans la nature. Suicide, meurtre du marginal du cinéma français ? L’énigme du crime de Montréal-la-Cluse, à ce jour, n’est toujours pas élucidée.

On ferme le livre avec regret.

Nicole A.

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